Les cinq infirmières arrivent en Libye en 1998 pour travailler dans la pédiatrie; Ashraf al-Hadjudj, le jeune médecin anesthésiste palestinien, effectuait initialement un stage de fin de formation professionnelle et participa avec les infirmières aux opérations humanitaires menées dans l’hôpital de Benghazi.
Au tout début de 1999, les services médicaux libyens découvrent que plus de 400 enfants soignés à cet hôpital et ayant subi des transfusions sanguines sont infectés par le VIH. Vingt-trois Bulgares travaillent dans ou pour l'hôpital et un médecin palestinien sont alors arrêtés et incarcérés, ce dernier et les cinq infirmières étant accusés, à la suite d'une enquête judiciaire, de plusieurs crimes, certains passibles de la peine de mort :
- Actions criminelles sur le territoire libyen menant à l’homicide prémédité de plusieurs personnes (crime passible de la peine de mort) ;
- Participation à un complot organisé étranger pour commettre un crime de terrorisme international avec objectif d’atteindre à la sécurité de l’État libyen ;
- Contamination volontaire par le VIH d'au moins 393 enfants, ayant déclenché une épidémie de sida à l’Hôpital des enfants Al-Fatih de Benghazi;
- Actions contraires à la norme et aux traditions libyennes (dont fabrication et consommation d’alcool, adultère et luxure).
Les infirmières et le médecin dénoncèrent lors d’un des procès leurs conditions de détention et la pratique de la torture par leurs gardiens, mais ceux-ci ne furent pas poursuivis par la justice libyenne et au contraire portèrent plainte pour diffamation.
Dans un procès connexe à cette affaire, un médecin bulgare, le docteur Zdravko Guéorguiev, époux de Kristiana Valtcheva, venu en Libye après l'inculpation de celle-ci, fut lui aussi condamné à une peine de 4 ans de prison pour possession illégale de devises étrangères, puis mis en résidence surveillée, et est encore en attente d'un visa de sortie (août 2007).
Le 24 juillet 2007, après que leur condamnation à mort, confirmée en appel, a été commuée en prison à vie, les cinq infirmières et le médecin furent finalement extradés vers la Bulgarie après de longues tractations menées par l'Union européenne et la proposition d’une indemnisation financière des familles de malades. Ils ont été rapatriés dans un avion français, et furent graciés par le président bulgare dès leur arrivée à Sofia. Début novembre 2007, Nicolas Sarkozy, accompagné de la chanteuse Sylvie Vartan qui a beaucoup fait pour la médiatisation de cette affaire et pour leur libération, ont rendu visite aux infirmières et au médecin. Le président a reçu à cette occasion une décoration remise par le président de la Bulgarie.
L’épidémie de El-Fath est le plus large et le plus grave incident documenté dans l’histoire d’infection nosocomiale (contractée en milieu hospitalier) au VIH (le virus responsable du sida) ainsi qu’à celui de l’hépatite C, alors même que les modes de contamination étaient documentés et les moyens de protection connus et diffusés au niveau mondial1. L’opinion publique libyenne a été très remontée et de nombreux travailleurs médicaux étrangers ont été arrêtés – six ont finalement été inculpés. Le président libyen Mouammar Kadhafi a initialement accusé la CIA américaine ou le Mossad israélien d'un complot visant à conduire une expérimentation fatale sur les enfants libyens.
La crise éclate au grand jour en novembre 1998 quand le magazine libyen La (numéro 78) publie un exposé sur le sida à l’Hôpital des enfants de Benghazi2,3. En décembre l’Association des écrivains libyens rapporte plus de soixante cas de sida jusqu’alors pour cette seule année en Libye4. La interroge alors Sulaiman al-Ghemari, le ministre libyen de la Santé, qui leur révèle que la plupart des cas concerne des enfants4. Les parents croient que leurs enfants ont été contaminés par des transfusions sanguines dans le principal hôpital pour enfants de Benghazi4. Le magazine La est censuré et fermé mais il sera finalement révélé que plus de 400 enfants ont été infectés.
La Libye demande alors et reçoit une équipe d’urgence de l’OMS qui est missionnée en décembre et reste en Libye jusqu’en janvier 1999. Cette équipe de l’OMS a produit un rapport classé secret (toujours indisponible) sur la situation.
Le rapport de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) décrit en 1999 la visite effectuée par l’équipe de l’OMS (Dr P.N. Shrestha, Dr A. Eleftherious et Dr V. Giacomet) en Libye à Tripoli, Syrte et Benghazi entre le 28 décembre 1998 et le 11 janvier 1999 alors que les Bulgares étaient encore employées dans le personnel de l’hôpital.
Ce rapport est apparemment classé confidentiel et on n’en connaît que quelques éléments rapportés par des experts au procès :
« Ce rapport suggère fortement que les infections nosocomiales au VIH à l’hôpital Al-Fateh ont été causées par des sources multiples d’infections. De plus, l’équipe de l’OMS note l’absence des fournitures et équipements requis tels que les conteneurs de lames, stérilisateurs, incinérateurs, gants de protection, etc. [...] L’OMS a noté plusieurs similitudes avec des émergences épidémiques précédemment documentées parmi les enfants à Elista dans l’ex-Union soviétique en 1988, et en Roumanie en 1990. En particulier, la pratique consistant à utiliser des cathéters intraveineux persistants pour les injections chez les enfants hospitalisés, ainsi que le partage des mêmes seringues, sans stérilisation appropriée, apparaîtrait parmi les causes probables de l’émergence de Benghazi.»Il y a eu plusieurs rapports réalisés sur l’émergence libyenne du VIH. Le plus important de ceux-ci, le « Rapport final du Prof. Luc Montagnier et du Prof. Vittorio Colizzi » a été commissionné par la Jamahiriya libyenne sous l’égide de l’UNESCO. Montagnier et Colizzi ont eu accès à tous les fichiers des sujets infectés disponibles à l’Hôpital des enfants de Benghazi ainsi qu’aux échantillons prélevés dans les hôpitaux européens qui avaient pris en charge certains des enfants malades, ainsi qu’aux prélèvements réalisés à Al-Fath.
Montagnier/Colizzi, 2003.
Leur rapport conclut que l’infection à l’hôpital résulte de mauvaises mesures d’hygiène et de la réutilisation des seringues, et que les infections ont commencé avant l’arrivée même des infirmières et médecins étrangers en 1998. Au travers des enregistrements de l’hôpital et des séquencements ADN du virus, ils sont remonté jusqu'au patient n°256 qui a été admis 28 fois entre 1994 et 1997 dans les blocs Ward B, ISO et Ward A, et pensent que ce patient était la source probable de l’infection. La première intercontamination s’est produite au cours de l’admission de ce patient en 1997. Le rapport conclut que les enregistrements d’admission d’un total de 21 des enfants « prouve définitivement que l’infection au VIH de l’hôpital Al-Fath était déjà active en 1997 » et que « Ward B était déjà hautement contaminé en novembre 1997.»5 L’épidémie a fait « boule de neige » en 1998 en touchant bien plus de 400 enfants.
Montagnier et Colizzi ont tous deux témoigné en personne lors du procès à Benghazi pour l’enregistrement de la défense, et leur rapport a été versé officiellement au dossier en tant qu’élément de preuve6. Lire la suite