LES QUARANTE ANS DE L’EPISCOPAT HAITIEN
28 OCTOBRE 1966-28 OCTOBRE 200
Une lecture personnelle de l’événement
Par William Smarth, prêtre
Une longue histoire que celle qui a conduit à la consécration de cinq évêques haïtiens, le 28 octobre 1966! Rappelons les noms : Mgr Fançois Wolff Ligondé, archevêque de Port-au-Prince, Mgr Claudius Angénor, évêque des Cayes, Mgr Emmanuel Constant, évêque des Gonaïves, Mgr Jean-Baptiste Décoste, évêque auxiliaire de Port-au-Prince, Mgr Carl Edward Peters smm, évêque auxiliaire des Cayes. L’événement pourrait s’inscrire dans les Annales de l’Église du Moyen Age où le Pape et l’Empereur, « ces deux moitiés de Dieu », jaloux des limites de leurs pouvoirs, brandissaient respectivement les armes spirituelles et temporelles et finissaient souvent par s’entendre en signant des accords, des concordats. Celui de Worms, conclu en 1122, entre le Pape Calixte II et l’Empereur d’Allemagne Henri V est le premier du genre. Le Concordat de 1860 entre le Saint-Siège (Pie IX) et le gouvernement haïtien (Président Fabre N. Geffrard) est arrivé après de difficiles négociations qui remontent aux premières années du gouvernement du Président Boyer. Ces instruments juridiques, tout efficaces qu’ils soient pour résoudre des conflits, sont incapables par eux-mêmes de créer l’harmonie entre l’Église et l’État, car la vraie paix implique l’intégration de valeurs spirituelles et morales qui sont ordinairement comprises de façon différente par les deux parties. Aussi assiste-t-on souvent à la résurgence des conflits après des moments de tranquillité bienfaisante. L’histoire du concordat haïtien de 1860, acte juridique fondateur des relations de l’Église catholique et de l’État haïtien, n’échappe pas à ces remous dont les plus tragiques ont eu lieu sous le gouvernement de François Duvalier.
Le 23 août 1966 marque l’issue de ces négociations et la nomination de cinq évêques haïtiens. Le Président François Duvalier a habilement profité du refus impénitent du clergé breton de préparer les Haïtiens à lui succéder au gouvernement de l’Église d’Haïti et du retard inexplicable du Saint-Siège à nommer des évêques haïtiens à la tête des diocèses du pays. La nomination de Mgr Rémy Augustin comme évêque auxiliaire de Port-au-Prince, en 1953, n’est qu’une incise, due à la célébration des fêtes du Tricinquantenaire de l’Indépendance d’Haïti. Et de fait, deux ans plus tard, le Président Paul Magloire nommait le Père François Poirier, un Français, archevêque de Port-au-Prince et le Saint-Siège lui donnait l’investiture canonique, Mgr Rémy Augustin restant dans sa fonction d’auxiliaire. Sans préjudice aux mérites de nombreux missionnaires bretons qui se sont dévoués corps et âme pour assurer la bonne marche de l’Église, il est nécessaire de reconnaître leur faillite dans la création d’un clergé autochtone en Haïti.
Il ne serait pas de bon aloi de se demander ici qui a gagné la joute diplomatique, de François Duvalier ou de l’Église catholique. François Duvalier, certes, considère le dénouement de la crise comme une victoire. Il vit la cérémonie du 28 octobre 1966 comme une apothéose. Il s’en découvre, triomphant, dans les Mémoires d’un Leader du Tiers Monde : « Des bouffées d’orgueil montaient au visage de tous ces patriotes qui dans l’assistance rendaient gloire à Dieu pour ces évêques donnés à la nation, pour ces évêques donnés à notre race, objet depuis des siècles d’inhumaines incompréhensions. Familier et fraternel, j’avance dans le chœur au milieu de l’exaltation des fidèles » (p. 276). Il chante son « immense satisfaction » et il dit sa reconnaissance au Pape Paul VI qui l’aura aidé à réaliser le plus grand rêve de sa vie (p.291). François Duvalier a eu raison de se féliciter de l’événement, et par celui-ci se réalisait une partie de son rêve indigéniste, comme il le prônait déjà pendant la campagne présidentielle de 1957. Mais l’historien aurait tort de ne pas chercher à saisir les motifs profonds du politicien.
Les accords de 1966 ont aidé le gouvernement de F. Duvalier à recouvrer la reconnaissance internationale qu’il avait perdue. Mais il y a davantage. L. Hurbon le dit bien : tout chef d’État qui aspire à un clergé indigène veut au fond une Église nationale, assujettie au pouvoir. Telle fut l’intention profonde de Duvalier en faveur de sa dite « révolution », mais il ne l’a matérialisée que partiellement. S’il a réussi à vassaliser une partie du clergé, il n’a pas pu cependant donner à son projet l’ampleur désirée. Il s’y est essayé plus d’une fois mais le sens de l’Église de nombreux prêtres haïtiens et leur rejet de la dictature sanguinaire ont contrecarré son plan. A ce propos, rappelons certains faits. Ainsi pendant ses négociations avec le Saint-Siège il avait demandé à des prêtres haïtiens de réviser le concordat de 1860. La tâche fut confiée par des membres du clergé au P. Edgar Délouis qui s’en acquitta en affirmant l’autonomie de l’Église, comme l’enseignait déjà la théologie préconciliaire. Duvalier entra dans une vive colère contre le P. Délouis qu’il traita de « congo ». Celui-ci en prit peur au point qu’il crut sage de quitter le pays. Plus tard, Luckner Cambronne, député de l’Arcahaie et dauphin du régime, se chargea de réunir un groupe de prêtres haïtiens pour leur proposer une collaboration étroite avec Duvalier; l’initiative échoua dans l’œuf. On sait aussi qu’à la fermeture du Grand Séminaire Duvalier ne put obtenir que des prêtres haïtiens prissent la succession. des Jésuites expulsés. Et après les accords de 1966 il dut recourir à la force pour se débarrasser d’une équipe de prêtres haïtiens, religieux et séculiers et d’un laïc, qui désapprouvait la collusion de l’Église et de l’État et prenait ses distances du pouvoir. Ici il eut la consolation de faire nommer le P. Joseph Attis directeur du Petit Séminaire Collège Saint-Martial, institution qu’il venait de décapiter. Quoi qu’il en soit, les accords de 1966, tout en apportant des avantages au gouvernement de Duvalier et à l’Église, renforcèrent, pour un temps au moins, le pouvoir de la dictature, comme l’avait prévu un groupe de jeunes Haïtiens, étudiant en Europe, et qui, dans la revue Frères du monde, condamnait ces pourparlers avant même leur conclusion.
Pour sa part, la vieille diplomatie vaticane, malgré ses concessions, a su fléchir la volonté du chef de l’État. D’une part, elle obtint le retrait de l’arrêté d’expulsion de Mgr Poirier, la nomination de Mgr Choquet comme évêque auxiliaire du Cap-Haïtien et le retour en Haïti, comme évêque de Port-de-Paix, de Monseigneur Rémy Augustin que Duvalier avait expulsé. D’autre part, elle refusa la nomination épiscopale proposée par Duvalier de certains prêtres trop engagés publiquement dans les rangs des macoutes. Il est clair cependant que le Saint-Siège se réjouit avant tout de voir les cinq diocèses du pays pourvus de pasteurs appelés à mettre en application les décisions salutaires du Concile Vatican II et l’Église d’Haïti en remercia le Seigneur. Mais le 28 octobre 1966 fut un jour de liesse et de fierté surtout pour l’ensemble du clergé haïtien. Que de prières adressées au Seigneur! Que d’humiliations acceptées! Que de sacrifices consentis! Que d’efforts déployés, pour arriver à la constitution d’un épiscopat autochtone! La mystique du grain de blé tombé en terre pour y mourir, lever et donner beaucoup de fruit (Jan 12, 24). habitait l’âme et le cœur de nos aînés, les premiers prêtres haïtiens. « Juventus discat! » Oui, que les jeunes se mettent à leur école! Le P. Joseph Augustin sut bien exprimer cette joie débordante de toute l’Église d’Haïti, en nous faisant chanter solennellement, au rythme du tambour, à la cérémonie d’ordination épiscopale : « Kè nou kontan, an nou chanté ….Evèk kreyòl nan pèp kreyòl. Bondye parèt tout an kreyòl… »
Nous croyons également que le Saint-Siège s’est senti soulagé d’avoir réparé le long retard qu’il avait mis à doter l’Église d’Haïti d’un épiscopat autochtone, comme il le prêchait, au moins depuis Benoît XV, dans la lettre apostolique Maximum Illud de 1919, et d’avoir pu mettre en application l’enseignement du Concile Vatican II à ce sujet : « Il faut, déclare le Concile, que, nées de la parole de Dieu des églises particulières autochtones, suffisamment établies, croissent partout dans le monde, jouissent de leurs ressources propres et d’une certaine maturité; il faut que, pourvues de leur hiérarchie propre unie à un peuple fidèle et des moyens accordés à leur génie, nécessaires pour mener une vie pleinement chrétienne, elles contribuent au bien de toute l’Église… » (AG, no 6) (*) La diplomatie vaticane en a peut-être appris davantage car, sous le gouvernement de Jean-Claude Duvalier, la Convention du 8 août 1984 qui amende l’article 4 et l’article 5 du Concordat prévoit en son article 4 que désormais, non seulement « la nomination des Archevêques et Évêques, soit diocésains, soit titulaires, est de la compétence exclusive du Saint-Siège », mais encore que « les Archevêques et les Évêques diocésains ainsi que les Évêques Coadjuteurs avec droit de succession seront des citoyens haïtiens. » On pouvait à peine y penser! La même Convention cependant, pour garantir la liberté des évêques par rapport au pouvoir politique, stipule, à l’article 5 amendé, que désormais l’évêque jure fidélité à la Constitution du pays, non plus donc au gouvernement établi comme cela se faisait autrefois. Toute cette promotion du clergé local se fait, bien entendu, dans un esprit évangélique, sans aucune teinte de racisme ou de nationalisme.
Ce 28 octobre 2006 ramène ainsi le quarantième anniversaire de ce glorieux événement. Deux des cinq évêques sont toujours vivants : Mgr François Wolff Ligondé archevêque de Port-au-Prince, même s’il n’en assure pas l’administration (subtilité canonique!) et Mgr Emmanuel Constant, évêque émérite des Gonaïves. Nous leur souhaitons santé, de nombreuses années encore et toutes les bénédictions du Seigneur. A ceux qui sont partis rejoindre le Père, auxquels nous ajoutons Mgr Rémy Augustin et Mgr Pétion Laroche, nous demandons de veiller sur notre Église en mal de croissance. Depuis cette date faste l’Église d’Haïti a connu quinze nouveaux évêques haïtiens auxquels on peut joindre Mgr Guy Sansaricq, haïtien d’origine et de cœur, évêque auxiliaire de Brooklyn, qui exerce son ministère pastoral auprès des Haïtiens des États-Unis Le territoire a été également divisé en deux provinces ecclésiastiques, celle de l’Ouest et celle du Nord qui a eu Mgr François Gayot smm comme son premier archevêque. Aujourd’hui les neuf diocèses du pays sont dirigés par des évêques haïtiens.
Le moment ne serait-il donc pas venu de faire un bilan de ces quarante dernières années de l’Église d’Haïti, non pas des évêques seulement, mais de la vie chrétienne, de la vie religieuse, des institutions ecclésiastiques, bref de toute cette Église de Dieu, établie en Haïti, pour y rendre vivante la libération apportée par Jésus-Christ? En partant, il devrait être clair pour tous qu’il n’est point question de regretter les marmites de viande et les oignons de l’Égypte, comme font certains Haïtiens qui se demandent béatement si nous n’avons pas conquis notre Indépendance trop tôt. Comme si l’on pouvait ajourner l’avènement du jour J d’une libération! Mais comme le dit le Concile Vatican II, un épiscopat autochtone amène avec soi de nombreuses exigences de maturité pour une évangélisation adaptée, mais aussi de présence dynamique au milieu du peuple pour partager ses joies, ses espoirs, ses souffrances, et ses angoisses, des plus pauvres surtout (GS 1), de témoignage d’une vie honnête et sainte (PO 12) de témoignage de fidélité et d’unité à toute épreuve (OT 9). Le commandement évangélique de la porte étroite (Mt 6, 12) nous interpelle vivement à l’occasion de ce 28 octobre 2006. Ad augusta per angusta dit le dicton latin : Le chemin du succès jure avec celui de la médiocrité, de la vie facile, de l’individualisme, de la course au pouvoir et à l’argent…..
Nous ne saurions terminer ces réflexions qui touchent aux relations de l’Église catholique et de l’État haïtien sans mentionner l’attention que des compatriotes leur prêtent actuellement. Il est parfois question de la survie du concordat, de mettre fin à la situation privilégiée de l’Église catholique par rapport aux autres cultes. D’autres prônent un État laïc pour Haïti, à savoir un État indépendant de toute religion. Il ne saurait être question ici de suivre la mode… Le peuple haïtien fait l’expérience de la cohabitation de l’Église catholique et de l’État depuis1860, avec des temps de tension, comme nous l’avons montré plus haut. Harmoniser les concordats avec les exigences de la démocratie moderne relève de la sagesse des peuples; il appartiendrait alors à la nôtre de s’exprimer et de nous donner la réponse convenable. Ce qui devrait se faire après une large consultation du peuple et non pas par une simple décision du pouvoir politique. D’autre part, si vraiment un État laïc s’avérait nécessaire en Haïti pour l’avènement d’une Nation moderne et démocratique, il nous faudrait alors creuser l’histoire et le génie de notre peuple, interroger nos mœurs et nos institutions et trouver une meilleure manière de sauvegarder et de cultiver les valeurs citoyennes dont plusieurs sont un héritage du christianisme.
*Note : Plusieurs documents des Conciles ou du Saint-Siège sont souvent identifiés par les premières lettres des premiers mots de leur texte original latin : Ad Gentes (sur la mission); GS (sur l’Église dans le monde de ce temps) PO (sur le ministère et la vie des prêtres) (OT) sur la formation des prêtres). Le sigle smm, lui, signifie Société des missionnaires montfortains.