Source: NPA
"S’organiser pour la transition anticapitaliste" par John Harvey (contretemps.eu)
mardi 30 novembre 2010
La géographie historique du développement capitaliste a atteint un point d’inflexion critique dans lequel les configurations géographiques du pouvoir se déplacent rapidement, et ce, alors que de sérieuses contraintes viennent peser sur la dynamique temporelle1.
Les 3 % de croissance cumulée (généralement considérés comme le taux de croissance-plancher indispensable pour une économie capitaliste en bonne santé) sont de plus en plus difficiles à soutenir sans avoir recours à toutes sortes de fictions (du genre de celles qui ont caractérisé les marchés d’actifs et les opérations financières des vingt dernières années). Il y a de bonnes raisons de croire qu’il n’y pas d’alternative à un nouvel ordre mondial de la gouvernance qui pourrait être contraint de gérer une transition vers une économie à 0 % de croissance. Pour y parvenir de manière équitable, il n’y a alors pas d’autre solution que le socialisme ou le communisme. Depuis la fin des années 1990, le Forum social mondial est devenu le lieu d’où peut s’énoncer l’idée qu'« un autre monde est possible ». Il lui revient à présent de dire comment un autre socialisme ou un autre communisme sont possibles et comment opérer la transition vers ces alternatives. La crise actuelle offre l’occasion d’une réflexion sur ce que cela est susceptible d’impliquer.
Les caractéristiques de la crise
La crise qui sévit trouve son origine dans les réponses apportées à la crise des années 1970. Ces réponses comprenaient notamment :
(a) une offensive victorieuse contre le mouvement ouvrier organisé et ses institutions politiques, en mobilisant des surplus de main d’œuvre globale, en instituant des changements technologiques permettant des réductions d’effectifs et en renforçant la concurrence. Il s’ensuivit des régressions de salaires à échelle globale (baisse de la part des salaires dans le PNB à peu près partout) et la création d’un volant de main d’œuvre jetable et marginalisée, plus vaste encore qu’auparavant ;
(b) la déstabilisation des structures antérieures de pouvoir monopoliste et le déplacement du stade antérieur du capitalisme monopoliste (dans le cadre de l’Etat nation) en exposant le capitalisme à une concurrence internationale beaucoup plus agressive. L’intensification de la concurrence mondiale s'est traduite par une baisse des profits des entreprises non financières. Le développement géographique inégal et la concurrence interterritoriale sont devenus des traits distinctifs du développement capitaliste, ouvrant ainsi la voie aux premiers signes d’un glissement du pouvoir hégémonique, en particulier, mais pas exclusivement, vers l’Asie ;
(c) l’utilisation et la mise en exergue de la forme la plus fluide et la plus mobile de capital – le capital argent – dans la réallocation des ressources en capital à échelle globale (devant bientôt passer par les marchés électroniques), à l’origine de la désindustrialisation dans les régions centrales traditionnelles, de nouvelles formes d’industrialisation (ultra-oppressives) et d’extraction de ressources naturelles et de matières premières agricoles sur les marchés émergents. Il en est résulté une amélioration de la rentabilité des entreprises financières et l’apparition de nouvelles manières de mondialiser et de prétendre résorber les risques avec la création de marchés de capitaux fictifs ;
(d) à l’autre extrémité de l’échelle sociale, ceci s'est traduit par un recours accru à « l’accumulation par la dépossession » comme moyen d’accroître le pouvoir de la classe capitaliste. Les nouvelles offensives d’accumulation primitive contre les populations indigènes et paysannes se sont accentuées en proportion des pertes d’actifs des classes populaires dans les économies du centre (comme en témoigne le marché des sub-primes immobilières aux Etats-Unis qui a transféré une énorme perte d’actifs sur les populations afro-américaines en particulier) ;
(e) par l’augmentation d’une demande effective par ailleurs en recul, en poussant l’économie de la dette (gouvernementale, des entreprises, des ménages) vers sa limite (en particulier aux Etats-Unis et au Royaume-Uni, mais dans bien d’autres pays encore, comme Dubaï ou la Lettonie) ;
(f) par la compensation de l’anémie des taux de retours sur investissements dans la production en recourant à la construction de toute une série de bulles sur les marchés d’actifs, ayant toutes la forme d'une chaîne de Ponzi, qui a culminé avec l’éclatement de la bulle immobilière en 2007-8. Ces bulles d’actifs reposaient sur le capital financier et profitaient d’importantes innovations financières telles que les dérivés et les titres de créance garantis.
Les forces politiques qui se sont structurées pour mener à bien ces transitions étaient clairement porteuses d’un caractère de classe et se sont dotées d’une idéologie bien identifiée : le néolibéralisme. Cette idéologie reposait sur l’idée selon laquelle les marchés concurrentiels, le libre échange, l’initiative individuelle et le discours entrepreneurial, fournissaient les meilleures garanties de la liberté individuelle et que l’Etat « surprotecteur » [« nanny state »] devait être démantelé pour le bien de tous. Mais dans la pratique, cela impliquait que l’Etat devait assurer l’intégrité des institutions financières, d’où l’apparition (avec la crise de la dette du Mexique et des pays émergents en 1982) d’un « risque moral » majeur au sein du système financier. L’Etat (local et national) se voyait de plus en plus tenu d’assurer un « climat favorable aux affaires » afin d’attirer les investissements dans un environnement hautement concurrentiel. Les intérêts des populations passaient après ceux du capital et en cas d’un conflit entre les uns et les autres, il fallait sacrifier les intérêts des populations (ce qui est devenu la norme des plans d’ajustement structurel du FMI à partir des années 1980). Le système ainsi créé s’apparente à une véritable forme de communisme de la classe capitaliste.
Ces conditions, bien entendu, variaient considérablement selon l’endroit du monde concerné, les rapports de classes existants, les traditions politiques et culturelles et les déplacements de l’équilibre du pouvoir politico-économique.
La gauche face à la crise
Alors comment la gauche doit-elle aborder la dynamique de cette crise ? En période de crise, l’irrationalité du capitalisme est exposée au grand jour. Le capital excédentaire et le travail excédentaire se trouvent côte-à-côte sans qu’apparemment l’on puisse parvenir à les remettre ensemble, sur fond d’immenses souffrances humaines et de besoins non satisfaits. Au milieu de l’été 2009, un tiers des biens d’équipement des Etats-Unis étaient inutilisés tandis que 17 % de la main d’œuvre était au chômage, sur des temps partiels imposés, ou relevait de la catégorie des travailleurs « découragés ». Quoi de plus irrationnel !
Le capitalisme peut-il survivre au traumatisme actuel ? Oui. Mais à quel prix ? Cette question en cache une autre. La classe capitaliste peut-elle perpétuer son propre pouvoir face à cette avalanche de difficultés économiques, sociales, politiques, géopolitiques et environnementales ? Là encore, il faut répondre « oui » sans la moindre hésitation. Mais la majorité de la population devra céder les fruits de son travail aux détenteurs du pouvoir, renoncer à un grand nombre de droits et d’actifs durement gagnés (du logement jusqu’aux droits à la retraites), et devra supporter des dégradations environnementales de toutes sortes, pour ne rien dire des reculs tous azimuts de ses conditions d’existence, ce qui veut dire, la famine pour nombre de ceux qui, tout en bas de l’échelle, en sont déjà réduits à survivre. Les inégalités de classes iront croissantes (comme on le voit déjà). Tout ceci nécessitera probablement plus qu'une répression politique ordinaire, le recours aux violences policières et l'intervention militarisée de l’Etat afin de mater l’agitation.
Dès lors que ceci reste largement imprévisible et compte tenu de la grande variabilité des espaces de l’économie globale, les incertitudes quant aux issues possibles se renforcent en période de crise. Toutes sortes de possibilités locales se font jour, soit pour des capitalistes émergents dans tel ou tel nouvel espace où ils peuvent trouver l’occasion de s’attaquer à de vieilles hégémonies de classe et de territoire (comme lorsque la Silicon Valley aux Etats-Unis a pris la place de Detroit à partir du milieu des années 1970), soit pour des mouvements radicaux alors à même de se confronter à un pouvoir de classe déjà déstabilisé. Dire que la classe capitaliste et le capitalisme peuvent survivre ne signifie pas qu’ils y sont prédestinés, ni que la question de leur forme future est d’ores et déjà réglée. Les crises sont des moments de paradoxes et de possibilités.
Que se passera-t-il cette fois-ci ? Si l’objectif est de retrouver les 3 % de croissance, il faut alors trouver des occasions d’investissements nouveaux et rentables de l’ordre de 1 600 milliards de dollars en 2010, pour tourner autour de 3 000 milliards d’ici 2030. On est loin des 150 milliards d’investissements nouveaux nécessaires en 1950 et des 420 milliards de 1973 (valeurs en dollar corrigées en fonction de l’inflation). Les vrais problèmes pour trouver des débouchés suffisants pour le capital excédentaire ont commencé à apparaître après 1980, en dépit de l’ouverture de la Chine et de l’effondrement du bloc soviétique. Ces difficultés furent en partie résolues grâce à la création de marchés fictifs où la spéculation sur les actifs pouvait librement se développer. Où ira tout cet investissement à présent ?
Si on laisse de côté les contraintes incontournables du rapport à la nature (et l’enjeu majeur du réchauffement climatique), les autres barrières potentielles de la demande effective sur le marché, de technologies et de distributions géographiques/géopolitiques, seront probablement difficiles à franchir, même à supposer, ce qui est peu vraisemblable, que n’apparaisse aucune opposition crédible à la poursuite de l’accumulation du capital et au renforcement du pouvoir de classe. Quels espaces restent encore disponibles dans l’économie globale pour permettre d'absorber les excédents de capital ? La Chine et l’ex-bloc soviétique ont déjà été intégrés. L’Asie du Sud et du Sud-Est s'en approche rapidement. L’Afrique n’est pas encore complètement intégrée mais elle est la seule à offrir la capacité d’absorption de tout ce surplus de capital. Quelles nouvelles lignes de production peuvent être ouvertes afin d’absorber la croissance ? Il se peut qu’il n’y ait pas de solutions capitalistes effectives à long-terme à cette crise du capitalisme (hormis les retours aux manipulations de capital fictif). A ce stade, les changements quantitatifs mènent à des glissements qualitatifs et il faut prendre au sérieux l’idée que l’on pourrait en être précisément à ce point d’inflexion dans l’histoire du capitalisme. La remise en cause de l’avenir du capitalisme comme système social viable devrait, par conséquent, être au centre du débat actuel.
Il semble pourtant que cette discussion ne mobilise pas grand monde, même à gauche. A la place, on continue d’entendre les incantations habituelles sur la perfectibilité de l’humanité grâce aux marchés concurrentiels et au libre-échange, à la propriété privée et à la responsabilité individuelle, à une fiscalité faible et à un engagement minimaliste de l’Etat en matière d’aide sociale, même si tout ceci sonne de plus en plus creux. Une crise de légitimité se profile. Mais à l’évidence, les crises de légitimation ne surviennent pas au même rythme que celles des marchés boursiers. Il a fallu trois ou quatre années, par exemple, avant que n’apparaissent, vers 1932, des mouvements sociaux de masse (progressistes ou fascisants) en réponse au krach boursier de 1929. L’intensité avec laquelle le pouvoir politique cherche à sortir de la crise actuelle n’est sans doute pas étrangère à cette crainte politique de la menace d’illégitimité.
Les trente dernières années, cependant, ont vu l’émergence de systèmes de gouvernance apparemment imperméables aux problèmes de légitimité et allant jusqu’à se désintéresser de la recherche même d'un consensus. La combinaison d’autoritarisme, de corruption par l'argent de la démocratie parlementaire, de surveillance, de mesures policières et de militarisation (en particulier avec la guerre contre le terrorisme), de contrôle des médias, semble nous conduire vers un monde où la canalisation du mécontentement par la désinformation, la fragmentation des oppositions et la canalisation de cultures oppositionnelles via la promotion des ONG, tend à devenir la norme, soutenue si nécessaire par une coercition brutale.
Une crise systémique
L’idée que la crise puisse avoir des origines systémiques n’a quasiment pas cours dans les principaux médias (ce, malgré la tentative d’économistes très en vue comme Stiglitz, Krugman et même Jeffrey Sachs, de reprendre à leur compte une partie des armes critiques historiques de la gauche en confessant de très occasionnels éclairs de lucidité). La plupart des initiatives gouvernementales visant à contenir la crise en Amérique du Nord et en Europe se ramènent à la perpétuation de l’existant, et par conséquent, au soutien apporté à la classe capitaliste. Le « risque moral » qui fut le premier déclencheur des défaillances financières franchit maintenant un nouveau cap avec les plans de sauvetage des banques. Les pratiques réelles du néolibéralisme (par opposition avec sa théorie utopique) ont toujours consisté en l’assistance pure et simple au capital financier et aux élites capitalistes (avec l’argument habituel que les institutions financières doivent être protégées quoi qu’il arrive et qu’il est du devoir du pouvoir d’Etat de créer un climat favorable aux affaires et devant permettre de dégager de confortables marges bénéficiaires). Ceci n’a pas fondamentalement changé. Ces pratiques sont justifiées à partir d’une idée douteuse selon laquelle la « marée montante » des initiatives capitalistes « remettra tout le monde à flots », ou que les avantages de la croissance cumulée profiteront à tous comme par magie (ce qui n’arrive jamais excepté lorsque quelques miettes tombent de la table des riches).
Alors comment les capitalistes se sortiront-ils de la crise actuelle et avec quelle rapidité ? Le rebond des valeurs boursières de Shanghai et Tokyo jusqu’à Francfort, Londres et New York est un bon signe, nous dit-on, malgré un chômage toujours croissant à peu près partout. On peut relever le caractère de classe de cette vison : il faut se réjouir du rebond des valeurs boursières pour les capitalistes parce qu’il est censé toujours précéder un rebond de « l’économie réelle », là où les emplois pour les travailleurs sont créés et où les revenus sont gagnés. Le fait que le dernier rebond boursier, en 2002 aux Etats-Unis, n'a été qu'une « reprise sans emplois » semble avoir été déjà oublié. Le public anglo-saxon en particulier semble gravement frappé d’amnésie. Il oublie et pardonne facilement les transgressions de la classe capitaliste et les désastres périodiques dont elle est la cause et les médias capitalistes s’empressent de promouvoir une telle amnésie. Les économies chinoise et indienne continuent de croître, à grandes enjambées, pour la première. Mais dans le cas de la Chine, la contrepartie en est une expansion gigantesque du prêt bancaire pour des projets à risques (les banques chinoises étaient restées en marge de la folie spéculative globale, mais se chargent maintenant de la relayer). La suraccumulation de capacités productives progresse rapidement et les investissements infrastructurels de long terme dont la productivité ne sera connue que dans plusieurs années, sont en plein essor (même sur les marchés immobiliers urbains). La demande chinoise florissante entraîne derrière elle des économies axées sur l’offre de matières premières comme l’Australie ou le Chili. Le scénario d’un krach qui pourrait en résulter en Chine ne peut être écarté mais il lui faudra un certain temps pour se préciser (dans une sorte de version de long-terme du cas de Dubaï). Dans le même temps, l’épicentre global du capitalisme glisse de plus en plus vite vers l’Est de l’Asie.
Le retour des fictions
Dans les centres financiers anciens, les jeunes requins de la finance ont déjà encaissé leurs bonus et ont collectivement créé un ensemble d’institutions financières pour encercler Wall Street et la City de Londres pour se partager les restes des géants financiers d’autrefois, en récupérer les meilleurs morceaux et recommencer comme avant. Les banques d’investissement encore en piste aux Etats-Unis (Goldman Sachs et J. P. Morgan), malgré leur réincarnation en holdings bancaires ont réussi à être exemptées (grâce à la Réserve fédérale) des dispositions réglementaires et font d’énormes profits (et provisionnent en conséquence pour verser d'énormes bonus) en spéculant dangereusement avec l’argent des contribuables sur des marchés de dérivés non-réglementés et toujours en expansion. L’effet de levier à l’origine de la crise se répète de plus belle et comme si de rien n’était. Les innovations dans la finance se développent avec de nouvelles modalités d’emballage et de vente de dettes (capital fictif) proposées à des institutions (comme les fonds de pensions) désespérément à la recherche de nouveaux débouchés pour le capital excédentaire. Les fictions (tout comme les bonus) sont de retour !
Des consortiums rachètent les biens immobiliers saisis et attendent que le marché remonte pour revendre à profit, ou alors se constituent une réserve de foncier haut de gamme en prévision d’une reprise de l’activité immobilière. Les banques classiques cachent des liquidités, provenant pour une bonne part des réserves publiques, en comptant bien assurer bientôt, là encore, des versements de bonus comparables au passé tandis que toute une série d’entrepreneurs restent à l’affût dans l’espoir de tirer parti de ce moment de « destruction créatrice » alimenté par un flot d’argent public.
Dans le même temps, le pouvoir brut de l’argent, aux mains de quelques-uns, s’attaque à tout ce qui peut ressembler à de la gestion démocratique. Les lobbies pharmaceutiques, de l’assurance santé et des hôpitaux, par exemple, ont déboursé plus de 133 millions de dollars au cours du premier trimestre de l’année 2009 pour imposer leurs volontés dans les réformes de la santé aux Etats-Unis. Max Baucus, en position stratégique à la tête de la commission des finances du Sénat responsable du projet de loi sur la santé a reçu 1, 5 million de dollars en contrepartie d’une loi qui remet aux mains des compagnies d’assurance un grand nombre de nouveaux clients peu protégés contre une exploitation et une extorsion impitoyables (Wall Street est aux anges). Nous entrerons bientôt dans un nouveau cycle électoral légalement corrompu par une énorme puissance d’argent. Aux Etats-Unis, les partis de « K Street » (ses lobbyistes et autres think tanks) et de « Wall Street » seront réélus en bonne et due forme tandis que l’on exhorte les Américains à travailler pour échapper au chaos créée par la classe dirigeante. On nous rappelle que nous en avons vu d’autres et qu'à chaque fois, les Américains ont retroussé leurs manches, se sont serré la ceinture et ont sauvé le système de son mystérieux mécanisme d’autodestruction, mécanisme dans lequel la classe dirigeante assure qu’elle n’a aucune responsabilité. Au bout du compte, la responsabilité personnelle est l'affaire des travailleurs, pas des capitalistes.
Socialisme et communisme
S’il s’agit bien là des grandes lignes de la stratégie de sortie de crise, on peut être quasiment certain de se retrouver dans la même situation dans les cinq années qui viennent. Plus on sortira rapidement de cette crise et moins on détruira de capital excédentaire maintenant, moins il y aura place pour un retour à une croissance active durable. La perte d’actifs, à ce stade (au milieu de l’année 2009), selon le FMI, se monte à 55 000 milliards de dollars, ce qui correspond presqu’exactement à une année de production globale de biens et de services. Nous en sommes déjà revenus aux niveaux de production de 1989. On peut tabler sur des pertes d’au moins 400 000 milliards de dollars avant de voir le bout du tunnel. Un surprenant calcul a d’ailleurs récemment suggéré qu’à lui seul, l’Etat américain doit garantir plus de 200 000 milliards de dollars d’actifs. L’éventualité que tous ces actifs s'effondrent est tout à fait marginale, mais que nombre d’entre eux puissent effectivement être concernés, voilà une perspective qui donne grandement à réfléchir. Pour ne prendre qu’un seul exemple concret : Fannie Mae et Freddie Mac, maintenant reprises en main par le gouvernement des Etats-Unis, détiennent ou garantissent plus de 5 000 milliards de dollars en emprunts immobiliers dont un grand nombre sont en grande difficulté (des pertes de plus de 150 milliards de dollars ont été enregistrées rien qu’en 2008). Alors quelles sont donc les autres solutions ?De longue date, nombreux sont celles et ceux qui, dans le monde, ont rêvé qu’une alternative à la (à l’ir)rationalité capitaliste pouvait être définie et atteinte rationnellement en mobilisant les passions humaines dans la recherche collective d’une vie meilleure pour tous. Ces autres voies, historiquement connues sous les noms de socialisme et de communisme, ont été expérimentées en divers lieux et à divers moments. Par le passé, comme dans les années 1930, la vision de l’un ou de l’autre était porteuse d’espoir. Mais plus récemment, ils ont tous deux perdu de leur éclat, jugés inadéquats et abandonnés, pas seulement à la suite de l’échec des expériences historiques du communisme qui n’ont pas su tenir leurs promesses et aux penchants des régimes communistes à dissimuler leurs erreurs sous la répression, mais aussi du fait de leurs présupposés, jugés erronés, quant à la nature humaine et à la perfectibilité potentielle de la personne et des institutions humaines.
La différence entre socialisme et communisme vaut la peine d’être relevée. Le socialisme vise une gestion et une régulation démocratiques du capitalisme de manière à calmer ses excès et à redistribuer les richesses qu’il produit pour le bien commun. Il consiste à répartir la richesse en aménageant une fiscalité progressive tout en garantissant que les besoins fondamentaux (éducation, santé, et même, logement) sont satisfaits par l’Etat en étant soustraits aux forces du marché. Nombre de réalisations majeures du socialisme redistributif de l’après-guerre, en Europe mais pas seulement, ont été intégrées socialement au point d’être protégées contre l’offensive néolibérale. Même aux Etats-Unis, la sécurité sociale et Medicare sont des services extrêmement populaires qui, pour la droite en général, s’avèrent quasiment impossibles à remettre en cause. En Grande-Bretagne, les thatchériens n’ont pas pu toucher au service de santé publique si ce n'est de façon marginale. L’assistance sociale en Scandinavie et presque partout en Europe occidentale semble être un fondement inébranlable de l’ordre social.
Le communisme, quant à lui, vise à renverser le capitalisme en créant un mode de production et de distribution des biens et des services entièrement différent. Dans l’histoire du communisme réellement existant, le contrôle social de la production, de l’échange et de la distribution, passait par le contrôle étatique et la planification systématique. La tentative a échoué sur le long terme même si, de manière intéressante, sa variante chinoise (et son application antérieure comme à Singapour, par exemple) a beaucoup mieux réussi que le modèle néolibéral pur à générer la croissance capitaliste pour des raisons que l’on ne pourra analyser ici. Les tentatives actuelles de raviver l’hypothèse communiste sont caractérisées par le refus de tout contrôle étatique et se tournent vers d’autres formes d’organisations sociales collectives en rejetant les forces du marché et l’accumulation du capital comme fondements de l’organisation de la production et de la distribution.