La Presse Canadienne – 3 août 2011
LE CAIRE, Égypte - Près de six mois après le départ d'Hosni Moubarak sous la pression de la rue, le procès de l'ancien président égyptien s'est ouvert mercredi au Caire. L'ancien raïs a comparu sur un lit d'hôpital, derrière les barreaux du box des accusés.
Jugé en compagnie de ses deux fils et de sept responsables de l'ancien régime, Hosni Moubarak a plaidé non coupable des chefs de corruption et de complicité dans les meurtres de manifestants commis pendant le soulèvement qui l'a contraint à démissionner le 11 février.
Retransmis en direct par la télévision d'État, le procès d'Hosni Moubarak et de ses fils a été ajourné au 15 août, environ cinq heures après son ouverture dans l'enceinte d'une école de police, placée sous haute surveillance. Le procès de l'ancien ministre de l'Intérieur Habib el-Adly doit en revanche se poursuivre jeudi.
Le magistrat présidant l'audience a ordonné le maintien en détention d'Hosni Moubarak au Centre médical international, un hôpital militaire à la périphérie du Caire, et la présence d'un oncologue parmi l'équipe médicale, laissant entendre, après plusieurs mois de rumeurs, que l'ex-chef d'État âgé de 83 ans souffrait d'un cancer.
En ce premier jour d'audience, l'ex-président égyptien, dont l'état de santé s'est dégradé ces derniers mois, est apparu sur un lit d'hôpital dans le box des accusés, séparé de la salle d'audience — où étaient présentes quelque 300 personnes — par un grillage et des barreaux. À ses côtés, semblant le protéger, se tenaient ses deux fils, Gamal et Alaa, vêtus de la tenue blanche des prisonniers et qui portaient des exemplaires du Coran.
Pour la première fois depuis le 10 février, veille du départ d'Hosni Moubarak et date d'un discours télévisé dans lequel le raïs avait refusé de démissionner, les Égyptiens ont ainsi revu leur ancien dirigeant.
Un procureur a lu l'acte d'accusation selon lequel il a été complice, avec le ministre de l'Intérieur de l'époque, «du meurtre avec préméditation de manifestants pacifiques» et selon lesquelles l'ancien président et ses fils ont reçu cinq villas d'une valeur de près de sept millions de dollars américains de l'homme d'affaires Hussein Salem en échange de la garantie d'un accord foncier avec l'État à des conditions préférentielles.
Selon l'accusation, l'ancien raïs a «autorisé (Habib el-Adly) à faire usage de munitions réelles» dans la répression des 18 jours de soulèvement, qui a fait quelque 850 morts. Des faits passibles de la peine de mort.
Quand le juge lui a demandé de s'identifier, Hosni Moubarak a répondu, depuis son lit d'hôpital, en levant légèrement une main: «Oui, je suis ici». Et à la question de savoir s'il plaidait coupable ou non coupable, il a déclaré dans un micro, en agitant un doigt: «Je démens toutes ces accusations, complètement».
Hospitalisé depuis avril à Charm-el-Cheikh sous surveillance policière, l'ex-raïs avait été transporté dans la matinée par hélicoptère au Caire. Il a semblé moins faible qu'on ne le pensait.
Ses fils, Gamal, 47 ans, qui était considéré comme son dauphin, et Alaa, 49 ans, riche homme d'affaires, étaient aux côtés de leur père, se penchant vers lui pour lui parler. Détenus au Caire depuis la mi-avril, ils sont soupçonnés notamment de corruption, d'abus de fonds publics et d'implication dans la répression des manifestations. Eux aussi ont plaidé non coupable.
Pour beaucoup d'Égyptiens, dont nombre savourent l'humiliation ressentie par l'homme ayant régné d'une main de fer sur le pays pendant 29 ans, ce procès est un événement historique après les tortures subies par ses opposants, le pouvoir gangrené par la corruption et une pauvreté toujours plus grande.
«C'est le rêve des Égyptiens de le voir comme cela, humilié comme il les a humiliés pendant les 30 dernières années», lançait Ghada Ali, mère d'une adolescente de 17 ans tuée d'une balle dans la tête durant le soulèvement à Alexandrie. «Je veux voir leur coeur exploser comme a explosé celui de ma fille sous leurs balles», ajoutait-elle, en larmes.
«Je suis content, satisfait. Je pense que c'est un succès réel pour la révolution (et que) le moment d'un châtiment réel est proche, estimait de son côté Mostafa el-Naggar, jeune militant ayant participé à l'organisation du soulèvement anti-Moubarak. Aucun Égyptien n'aurait pensé qu'un tel moment soit possible».
Devant l'école de police où se tenait le procès et où l'audience était retransmise sur écrant géant, la tension était forte. Plusieurs centaines de policiers anti-émeutes sont intervenus pour séparer partisans et opposants du président déchu qui se sont opposés à coups de jets de pierres et de bouteilles. Selon des responsables, 53 personnes ont été blessées, la plupart légèrement.
Tôt dans la matinée, une cinquantaine de partisans d'Hosni Moubarak s'étaient rassemblés devant le bâtiment. «Nous démolirons et brûlerons la prison s'ils condamnent Moubarak», lançaient-ils.
Evénement sans précédent dans le monde arabe, le procès répond à l'une des demandes clés des opposants à l'ancien régime. La première journée d'audience a été marquée par le dépôt de plusieurs requêtes.
Signe d'une tentative de la défense pour entraîner l'armée dans l'affaire, l'avocat d'Hosni Moubarak a notamment demandé que le ministre de la Défense Hussein Tantaoui — chef du Conseil suprême des forces armées qui dirige aujourd'hui l'Égypte — soit appelé à témoigner lors du procès. Il a avancé que M. Tantaoui était en charge de la sécurité après le 28 janvier, soit trois jours après le début des manifestations.