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Littérature Russe - Léon Tolstoï : le couple impossible

Source: Lemonde.fr
Certains textes sont comme des bêtes fauves. Ils vous sautent à la gorge et ne vous lâchent pas. Plus d'un siècle après le début de sa rédaction, en 1888, La Sonate à Kreutzer - que Romain Rolland qualifiait d'"oeuvre féroce" lancée "contre la société" - en est un saisissant exemple. Tolstoï lui-même, après l'avoir terminée, en fut épouvanté. "Mes propres conclusions m'ont d'abord terrifié, écrit-il dans sa postface. Je voulais ne pas les croire, mais je ne le pouvais pas... J'ai dû les accepter."
L'origine de ce texte ? L'année précédente, en 1887, Tolstoï (1828- 1910) a entendu la sonate de Beethoven, qui l'a bouleversé. Il a tenté de persuader deux de ses amis, un peintre et un acteur, d'en faire, qui un tableau, qui une pièce de théâtre, tandis qu'il s'en inspirerait dans une nouvelle. Finalement, lui seul mettra à exécution ce projet. Il en sortira une "musique de chambre" très particulière. Une longue et rageuse confession dans les tonalités sourdes de la haine et du dégoût.
Dégoût du mariage d'abord, vu comme une forme de "prostitution légalisée". Dégoût de la chair, forcément triste et sale, "quelque-chose de sordide qui nous ravale au rang des porcs". Dégoût de la femme enfin, qu'il cloue froidement au pilori : "Les femmes tiennent 90 % de l'humanité sous le joug de l'esclavage, écrit-il. Oui, tout vient de là. Les femmes se sont muées en armes d'assaut sensuel, au point que les hommes sont incapables d'entretenir avec elles des relations paisibles." Tolstoï a beau placer ses violentes diatribes dans la bouche d'un déséquilibré meurtrier de son épouse, le texte ne tarde pas à faire l'effet d'une bombe.
Et d'abord auprès de sa femme, Sophie Andreïevna (1844-1919), qui est aussi sa première lectrice. En épouse dévouée - malgré les maternités à répétition (13 enfants dont 4 morts en bas âge) et la gestion du domaine de Iasnaïa Poliana -, la Comtesse Tolstoï recopie et corrige les manuscrits du grand homme. Lorsqu'elle découvre La Sonate à Kreutzer, elle est saisie de fascination et d'horreur. "J'ai senti (...) que ce récit était dirigé contre moi, note-t-elle dans son Journal (1). Il m'a humiliée à la face du monde."
Que faire ? Sophie se rend d'abord à Saint-Pétersbourg, où le texte, devenu objet de polémiques, vient d'être censuré par le tsar Alexandre III. En fine négociatrice, elle obtient qu'il soit publié - le meilleur moyen, pense-t-elle, de faire taire tous ceux qui voudraient y voir une peinture de son propre couple. Puis elle contre-attaque. En 1892, elle se lance dans une réponse à La Sonate : un texte au titre éloquent, A qui la faute ?, sous-titré Le Roman d'une femme (A propos de La Sonate à Kreutzer de Léon Tolstoï, par la femme de Léon Tolstoï).
En Russie, ce texte restera inédit - certains disent même caché - pendant plus d'un siècle. Traduit pour la première fois en France, en même temps que l'autobiographie de Sophie Tolstoï (2), A qui la faute ? (3) n'est pas un chef-d'oeuvre. Mais lire en miroir les textes de Léon et de Sophie est un exercice passionnant. Un diabolique jeu de chat et de souris qui produit sur le lecteur la même fascination horrifiée que celle mentionnée plus haut. D'un côté une âme ardente et passionnée, habitée par "un idéal de religiosité et de pudeur" (Sophie selon Sophie). De l'autre, un tyran domestique, "indifférent dès qu'il cesse d'éprouver du désir" (Léon selon Sophie). D'un côté, la "grande âme de la Russie", ce génie en perpétuel mouvement qui veut "parler aux hommes ordinaires" comme leur "frère" (Léon selon Léon). De l'autre, une harpie opiniâtre qui n'entend rien au mysticisme tardif de son mari, et dont la hargne s'exprime à tout propos, "à cause du café ou de la nappe..." (Sophie selon Léon).
"Deux forçats"
Tolstoï contre Tolstoï... Ce qui frappe pourtant, c'est que les époux disent presque la même chose. Ou plutôt qu'ils s'interrogent sur les mêmes questions, les hypocrisies de la vie conjugale, la place supposée de la sexualité dans la société et celle qu'elle occupe dans nos existences. Ils disent aussi qu'ils ne sauraient se passer l'un de l'autre, mais que, pour rien au monde, ils ne renonceraient aux raffinements pervers qui, chaque jour, pimentent leur amour-haine. "Nous étions deux forçats liés à la même chaîne qui se haïssaient et s'empoisonnaient mutuellement l'existence tout en s'efforçant de ne rien voir", résume Tolstoï dans La Sonate à Kreutzer. A la fin de ce récit, Pozdnychev, fou de jalousie, assassine sa femme adultère.

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Léon et Sophie, eux, ne s'assassinent que par livres interposés. Leur relation impossible durera quarante-huit ans, jusqu'en 1910. A cette date, Tolstoï quitte en secret le domaine de Iasnaïa Poliana et meurt en solitaire dans la petite gare d'Astapovo. Sophie, en lisant sa lettre d'adieu, tentera de se noyer dans un étang...
Bref, aux jeunes qui liraient aujourd'hui ces lignes et voudraient tenter l'aventure littéraire, on dira : lisez et relisez Anna Karénine. Mais à ceux qui souhaiteraient se lancer dans l'aventure conjugale : trouvez plutôt d'autres modèles !