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Société - Lutte contre la faim selon Ismail Serageldin

Source: Dernières Nouvelles d'Alsace (DNA)
« Le premier droit est de manger à sa faim»
Le directeur de la bibliothèque d'Alexandrie, en Égypte, est cette année l'invité du Collège de France (*) pour évoquer la lutte contre la faim dans le monde.

Ismail Serageldin : « Résoudre le problème de la faim, qui est la manifestation la plus extrême de la pauvreté, dépasse le seul cadre humanitaire. » (Document remis)
Que préconisez-vous pour lutter contre la faim dans le monde ?

Aujourd'hui, un milliard d'individus sur la planète n'arrivent pas à manger à leur faim. Il s'agit de la principale injustice de notre monde contemporain. Le premier droit de l'être humain est de manger à sa faim. Sa négation est une insulte à notre humanité commune.

Il n'existe pas une action seule qui va abolir la faim. Alors que pour abolir l'injustice de l'esclavage, le courage a été de l'interdire et de le déclarer illégal; la question de la faim est plus difficile à résoudre.

La principale injustice de notre monde contemporain

Elle implique toute une gamme d'actions, depuis la production de denrées jusqu'à la consommation en passant pas la transformation agroalimentaire, qui est absente dans beaucoup de pays. La question des infrastructures entre également en ligne de compte : il y a peu de routes dans le monde rural pauvre, des problèmes de stockage, sans compter la perte de production qui ne parvient pas jusqu'au consommateur.

La lutte contre la faim est complexe car elle touche à la fois le monde rural et le monde urbain. Il faut pouvoir augmenter le revenu des fermiers, alors que dans le même temps il est nécessaire de réduire le coût de la nourriture pour le consommateur pauvre qui habite dans les villes. La seule solution est d'augmenter la productivité du fermier.

Etes-vous favorable aux OGM pour lutter contre la faim ?

Je ne suis pas de ceux qui disent qu'il s'agit de LA solution à la faim dans le monde. Mais je pense que c'est un instrument comme un autre dont nous aurions tort de nous priver.

Au-delà des biotechnologies, quels savoirs souhaitez-vous mobiliser contre la pauvreté ?

Tous les savoirs doivent être mis à contribution : économiques, sociologiques, anthropologiques, ceux liés à la santé, l'agriculture, la gouvernance, les infrastructures. On pourrait comparer cette articulation à un Rubik's cube. Cela semble très difficile à résoudre mais il y a une solution. Quand on arrivera à combiner ces différentes actions, on parviendra à un résultat qui dépassera de loin celui de n'importe quelle politique utilisée seule.

N'est-il pas compliqué de mobiliser la communauté internationale pour y parvenir ?

Certes, un accord international serait bénéfique. Mais il ne faut pas attendre l'accord international pour mettre en place des programmes. 75 % des gens qui ont faim se trouvent dans sept pays, dont la Chine et l'Inde, qui sont des États avec des gouvernements.

Il ne faut bien sûr pas négliger l'aide humanitaire pour les États où il y a des guerres ou des faillites de gouvernance dont les citoyens paient les pots cassés, comme en Haïti ou en Somalie.

Augmenter la productivité du fermier

Mais résoudre le problème de la faim, qui est la manifestation la plus extrême de la pauvreté, dépasse le seul cadre humanitaire. Il faut mettre en place des programmes et des dispositifs pour tuer le mal à la racine.
Quelle est l'histoire de la renaissance de la bibliothèque d'Alexandrie, dont vous êtes le directeur ?

La bibliothèque a été fondée en 288 avant notre ère. Elle a disparu vers la fin du IVe siècle, en 391. Il n'y est ensuite resté que quelques scientifiques jusqu'à la mort en 415 d'Hypatie, la fille de Téhon, dernier directeur de la bibliothèque, dont le tragique destin vient de faire l'objet d'un film, Agora, d'Alejandro Amenabar.


Tous les savoirs doivent être mis à contribution

Pendant six siècles, Alexandrie a été le centre du savoir universel - en philosophie, histoire, littérature, médecine, mathématiques, astronomie... Elle était le museum, « temple des muses » au sens qu'avait le mot à l'époque où se retrouvaient tous les grands esprits pour débattre. L'idée de faire revivre la bibliothèque d'Alexandrie au troisième millénaire était une proposition qu'aucun intellectuel ne pouvait refuser, et certainement pas un intellectuel égyptien !

Après avoir travaillé à la Banque mondiale, je suis retourné en Égypte en 2000 pour diriger ce projet. La bibliothèque compte aujourd'hui huit centres de recherche, dix-neuf musées et galeries permanentes, quatre galeries d'expositions temporaires, un planétarium, un centre de conférences et organise des manifestations informatiques très performantes. Nous recevons presque un million et demi de visiteurs par an, et nous organisons des conférences avec des grands savants du monde entier.

Comment avez-vous reconstitué le fonds de la bibliothèque?

Nous avons reçu un grand cadeau de la part de la France. La Bibliothèque nationale de France nous a fait don de 500 000 ouvrages, ce qui nous a permis de prendre la place de quatrième bibliothèque francophone hors de la France.
Au total, nous possédons plus d'un million et demi de livres, sans compter le numérique. Le numérique est plus important pour moi. Nous possédons la seule copie de l'archive de l'internet qui est la mémoire du monde d'aujourd'hui. Nous sommes impliqués dans la création de la bibliothèque numérique mondiale, nous participons à la gestion de l'encyclopédie de la vie, un grand projet avec une quinzaine des plus grands musées et des plus grandes bibliothèques, pour établir une encyclopédie des organismes vivants.

Plus d'1,9 million d'organismes ont déjà été répertoriés, et chacun aura une page web. Par ailleurs, nous numérisons de 300 à 600 millions de pages de textes scientifiques. L'idée est de répertorier tout ce savoir d'une manière qui sera facilement trouvable sur le web.


Comment réinventer la bibliothèque des savoirs au XXIe siècle?

Nous souhaitons mettre à la disposition de tout chercheur toutes les informations possibles au même moment. Ma question principale quand j'ai pris la direction du projet était : comment réinventer la bibliothèque des savoirs au XXIe siècle ? L'idée n'était pas de copier ce qui avait été fait dans l'Antiquité mais de valoriser les savoirs contemporains. Je voulais une bibliothèque qui soit capable de mobiliser les technologies modernes pour s'adresser aux nouvelles générations tout en étant à la hauteur de son héritage prestigieux.

Propos recueillis par Élodie Bécu