Entretien - Jean-Jacques Pérennès, secrétaire général de l'Institut dominical d'études orientales (IDEO)*, évoque la situation des chrétiens égyptiens, qui revendiquent une identitée marquée et complexe.
TC : Le paysage chrétien égyptien semble assez complexe. On compte par exemple trois patriarches d’Alexandrie… Pouvez-vous aider nos lecteurs à y voir un peu plus clair?
Jean-Jacques Pérennès : Le christianisme en Égypte remonte aux temps apostoliques, puisque c’est probablement saint Marc lui-même qui a apporté l’Évangile. Il s’est d’abord implanté dans le milieu très cultivé du judaïsme alexandrin. D’où la fondation du Patriarcat d’Alexandrie.
Les chrétiens égyptiens sont pour l’essentiel coptes, le mot « copte » ayant la même racine que egyptos, « égyptien » en grec. Au moment du concile de Chalcédoine (451), une scission est apparue donnant naissance à l’Église copte orthodoxe qui rassemble aujourd’hui entre 7 et 8 millions de fidèles, soit près de 10 % de la population et plus de 95 % des chrétiens égyptiens. À ce titre, les chrétiens égyptiens constituent le plus gros groupe de chrétiens orientaux. Les coptes catholiques, rattachés à Rome au XVIII e siècle, sont entre 200 et 250 000.
Les autres Églises orientales, Grecs-catholiques, Arméniens catholiques, Syriens-catholiques ( avec leur pendant orthodoxe ), Maronites, Chaldéens et Latins, ne constituent que des groupes restreints, avec néanmoins une hiérarchie locale. Il y a aussi des Églises protestantes. L’activisme des pentecôtistes et évangéliques se ressent peu en Égypte.
Dans l’opinion publique égyptienne, c’est l’Église copte-orthodoxe avec son patriarche, le pape Chenouda III, qui est le visage principal du christianisme. Un christianisme qui a de fortes particularités : importance du monachisme, du jeûne, de la liturgie, etc.
TC : L’image rendue à l’étranger – en tout cas en France – à travers les médias est que la communauté chrétienne égyptienne en général demeure malmenée par les autorités et la population musulmane. Dans quelle mesure cette image correspond-elle à la réalité ?
Jean-Jacques Pérennès : Cette image rendue par les médias étrangers ne reflète pas tout à fait la réalité, mais plutôt ce que beaucoup de gens veulent entendre en Occident. En fait, beaucoup de chrétiens et de musulmans vivent dans les mêmes quartiers et travaillent ensemble sans incident majeur.
Il s’agit plutôt pour les chrétiens d’un inconfort quotidien dû à l’islamisation de la vie quotidienne, qui est assez récente, et nous vient largement des pays du Golfe. Les signes religieux musulmans sont omniprésents dans la vie quotidienne : appel à la prière des mosquées, récitation du Coran dans les taxis et lieux publics, etc.
On peut dire que les chrétiens égyptiens sont plus discriminés que persécutés : difficile accès aux emplois supérieurs, règlementation contraignante pour bâtir des églises, poids de certains groupes fanatiques. Certes, une ou deux fois par an, des incidents de voisinage ou de vie quotidienne finissent de manière violente, avec des morts. Mais ce n’est vraiment pas le lot quotidien.
C : Les questions que se posent les catholiques d’Égypte dans le cadre du Synode sont-elles liées avant tout au contexte local dans lequel ils vivent – l’Instrumentum laboris de ce synode évoque notamment le « désengagement des chrétiens, en partie forcé, par rapport à la société civile » – ou bien s’insèrent-elles dans des problématiques plus larges ?
Jean-Jacques Pérennès : Je crois que le Synode vise juste à travers ses deux sous-thèmes : "Communion et témoignage". Il n’y aura pas d’avenir pour les chrétiens en Orient s’ils restent aussi morcelés, voire divisés. Ce morcellement aboutit par exemple à la multiplication des projets ( écoles, radios, centres de formation des chrétiens… ) là où l’union des forces permettrait d’être plus efficaces et, surtout, d’apprendre à travailler ensemble.
Ces chrétiens risquent de développer une mentalité de ghetto, sans ouverture ni fécondité, s’ils cherchent plus à émigrer qu’à s’engager dans la société, malgré les difficultés d’un tel engagement. "Être un petit reste sur cette terre" est probablement l’une des caractéristiques de leur vocation, comme l’écrivait il y a deux ans Mgr Michel Sabbah à ses fidèles au moment de quitter sa charge de patriarche latin de Jérusalem.
Leur vocation est aussi de faire office de pont, de lien, bref : de constituer un christianisme authentiquement enraciné dans le monde arabe. Ce n’est pas facile. Cela peut même conduire à la souffrance. Mais étymologiquement, martyre et témoignage veulent dire la même chose.
TC : Parmi les chrétiens, les catholiques sont très minoritaires (environ 250 000 sur 10 millions). Cette situation de minorité dans la minorité pousse-t-elle l’Église catholique locale à développer une réflexion particulière sur l’œcuménisme ?
Jean-Jacques Pérennès : L’Église catholique d’Égypte est, en effet, une toute petite minorité, mais elle brille par ses œuvres, caritatives et éducatives. Des dizaines de milliers d’enfants, souvent musulmans, sont scolarisés dans les écoles des Frères et des religieuses, où ils reçoivent une éducation d’ouverture à l’autre.
Hélas, l’œcuménisme en Égypte est actuellement très difficile à cause de l’intransigeance de la hiérarchie de l’Église copte-orthodoxe. Les coptes-orthodoxes exigent par exemple que le conjoint copte-catholique soit rebaptisé s’il se marie à un(e) orthodoxe, ce qui est absurde en théologie sacramentaire chrétienne, en vertu du caractère indélébile du sacrement.
TC : Existe-t-il des lieux de dialogue interreligieux (chrétiens-musulmans) en Égypte ?
Jean-Jacques Pérennès : Des lieux de dialogue, c’est beaucoup dire, car pour dialoguer, il faut des mots communs… Mais il existe des lieux de rencontre, oui, et même très nombreux : écoles, ONG, etc. L’Institut dominicain d’études orientales (IDEO) est aussi un des rares lieux spécialisés dans la rencontre du monde musulman par le biais culturel. Cet Institut jouit de la confiance des autorités du pays et de l’université d’al Azhar, cœur culturel de l’islam sunnite.
* Et vicaire provincial des dominicains pour le monde arabe (Algérie, Égypte, Irak) où il vit depuis plus de vingt ans.