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Littérature Haitienne - Roger Dorsinville



Homme politique et écrivain, né à Port-au-Prince le 11 mars 1911, où il est décédé le 12 janvier 1992, Roger Dorsinville a été militaire, évangéliste, enseignant, journaliste, chef de cabinet présidentiel, ainsi que consul, ministre et ambassadeur dans différents pays d'Amérique du sud et au Sénégal, avant de mettre fin à sa carrière politique en 1965. Il vécut en exil au Libéria et au Sénégal jusqu'en 1986, année de son retour en Haïti, rapportant avec lui des travaux d'ethnologie sur l'Hinterland libérien et une œuvre littéraire considérable rédigée à Dakar recouvrant la critique et la création.

Issu d'une famille de journalistes, d'historiens et de fonctionnaires, Roger Dorsinville fut initié à l'écriture sous la tutelle de son père Hénec, directeur-fondateur du journal et de la revue L'Essor. Il débuta sa carrière littéraire avec Barrières (1945), une pièce dont le sujet, le préjugé de couleur, fit scandale à l'époque. Cette première œuvre, reflétant les préoccupations sociales de l'auteur, déjà manifestées dans sa pratique d'un journalisme de combat, introduit un lien entre le social et le littéraire qui parcourt son œuvre entière. Un long poème lyrique, Pour Célébrer la terre, suit en 1955. Animé par un rythme incantatoire et syncopé, ce poème est un hymne à la terre et aux hommes et femmes qui la fécondent. Puisant son inspiration dans l'attachement charnel du paysan à la terre, il est une invitation à la fête et à la danse, une forme d'acte propitiatoire servant à exorciser à l'avance l'avènement de la dictature des Duvalier, deux ans plus tard.

Loin de son pays natal, Roger Dorsinville fait paraître Le Grand devoir (1962), un long poème épique évoquant l'histoire tragique du Nouveau Monde marquée par l'esclavage et la dépossession pour situer Haïti désormais sous la férule duvaliériste. Le thème de la terre est repris, mais comme lieu de promesses dégradées; la voix du poète se fait messianique, inscrivant le langage dans la mouvance d'un bien collectif à préserver. Que l'image de la terre en soit une de paradis perdu, d'un mythe dévalorisé, constitue d'autre part la trame sous-jacente de l'essai consacré au père fondateur d'Haïti, Toussaint Louverture (1965). L'analyse qui y est menée de cette icône du patrimoine haïtien a pour objet de retracer un présent dégradé à sa source par la symbolique de la «trahison du père». S'autorisant d'une métaphore à la fois biblique et biologique récurrente dans son œuvre romanesque, l'auteur attribue les malheurs d'Haïti, entre autres, à un héritage dévoyé depuis ses origines par la faute de ses pères fondateurs (voir «Roger Dorsinville ou le langage des commencements», Postface à Marche arrière).

Si, dans un premier temps, l'œuvre littéraire de Roger Dorsinville porte sur la formation sociale haïtienne vue du dedans et, progressivement, de l'extérieur, un second, de 1973 à 1986, déplace, sinon élargit, cet éclairage vers l'Afrique où l'auteur établit résidence dès 1961. Il y renouvelle son inspiration; il y trouve une nouvelle naissance («That is where I was born», dit-il en entrevue, Callaloo). Cette période est la plus féconde de son œuvre. Jean Jonassaint la qualifie de «retrouvailles». Roger Dorsinville confirme à Cary Hector: «Il est tout à fait évident qu'en tant qu'écrivain, par exemple, un nouveau Dorsinville se perçoit à partir des livres de la série africaine».

De 1973 à 1980 paraissent cinq romans et un recueil de nouvelles. À une exception près (Mourir pour Haïti), ces romans et nouvelles (Gens de Dakar) interpellent l'Afrique profonde des tribus confrontée à celle des «rois», épinglée par l'auteur dans une dialectique des contraires bousculant l'Afrique moderne. Fort de sept ans d'expérience acquise dans l'Hinterland libérien à étudier les cultures traditionnelles, l'écrivain peint, de Kimby (1973) à Renaître à Dendé (1980) – y compris Un Homme en trois morceaux (1975) et L'Afrique des rois (1975) – des portraits de sociétés propulsées du passé au présent, de la tradition à la modernité, de la campagne à la ville, sur fond d'une quête de valeurs préservant la continuité. Cette quête repose sur des personnages, hommes et femmes, jeunes et vieux, produits mêmes des contraires en situation qui en font des êtres problématiques (Cassan, dans Un Homme en trois morceaux; Martha dans Renaître à Dendé) mais, néanmoins, porteurs d'espoir (Cassel, dans Kimby; Auntie, dans L'Afrique des rois; ou encore Ousmane, dans Renaître à Dendé).

L'Afrique est au centre de l'éthique et de l'esthétique de ces textes; la résonance qui se dégage d'une thématique de la remise en question de valeurs sociales et individuelles n'est pas sans évoquer l'Haïti natale de Roger Dorsinville. De plus, l'image de l'Afrique représentée sous un jour concret, à la fois élargi et réaliste par le mythos d'une quête des origines révise et corrige les stéréotypes prévalant dans les lettres haïtiennes au temps fort de l'Indigénisme. En contrepoint d'une Afrique utopique, l'œuvre produite du vécu de Roger Dorsinville en Afrique comporte en elle-même un caractère original et innovateur dans l'histoire littéraire d'Haïti. Conscient du dédoublement de son œuvre faisant problème pour la critique s'interrogeant sur l'identité de l'œuvre et de l'auteur placés dans des circonstances asymétriques, l'écrivain conclut:

Nul ne peut empêcher que je sois un écrivain haïtien, né là, ayant acquis là ses techniques, ses armes, ayant formé là sa sensibilité première, même si cette sensibilité s'est élargie au contact de l'Afrique, rien ne peut, du point de vue haïtien, m'empêcher de me situer dans le courant haïtien. (Le Pouvoir des mots 36)

Qu'Haïti, au demeurant, ait été présente dans la pensée de Roger Dorsinville tout au long de son exil est une donne manifeste de l'essai qu'il publie sur Jacques Roumain, en 1981; du récit historique, De Fatras bâton à Toussaint Louverture (1983); et, surtout, de ses mémoires, Marche arrière (1986), qui paraîtront la veille de son retour en Haïti, et Marche arrière II (1991) dans la foulée de son retour. Ces mémoires représentent un dépassement de soi par leur forme adaptée de la tradition orale africaine, et leur contenu mûri par la mémoire décantée de la terre natale. Le recours à la parole, par comparaison avec le questionnement de l'écriture, sert de pierre d'assise à une conception du langage éprouvée sur le terrain en Afrique et enracinée dans les grands courants mythiques universels: «L'objet n'existe que par le mot qui le convoque, et le sentiment que par celui qui le qualifie. Le mot littéralement "crée" la situation» (Jacques Roumain 97). Il paraît comme rite de passage.

Un troisième temps consécutif au retour de Roger Dorsinville en Haïti, de 1986 à 1991, recoupe et unifie les lieux doubles de son œuvre. Quatre romans, un recueil de nouvelles, un deuxième volume de Marche arrière, et un livre d'ethnologie sur l'Hinterland libérien (L'Homme derrière l'arbre) la caractérisent. Des romans, la critique retient Accords perdus (1987), monologue intérieur d'un narrateur abîmé par le temps et le destin mais luttant dans les ténèbres de la cécité pour la lumière, métaphore de l'espoir d'une Haïti nouvelle, libérée du duvaliérisme. Et elle louange Les Vèvès du créateur (1989) comme une œuvre-maîtresse où l'imagination libre s'approprie le réalisme merveilleux, déborde ciel et terre, agite rêves, fantasmes et obsessions pour livrer une Haïti transformée sinon dans les faits du moins sous la pulsion de l'imaginaire régi par un narrateur-créateur souverain. Pour Weber Lahens, il s'agit d'un «chef d'œuvre». Jean Fouchard y voit «le meilleur livre de Roger Dorsinville».

Pour ma part, ayant rassemblé l'ensemble de son œuvre littéraire dans la collection Rites de passage (1990), je propose une vision globale.

L'itinéraire, long de plus d'un quart de siècle (1957-1986), menant Roger Dorsinville de l'exil à son pays natal en appelait d'un juste répondant dans le titre de la collection. La polarisation entre les thèmes de l'innocence et de l'expérience dans l'œuvre entière; le dialogisme du garçonnet rêveur et du vieil homme dans Un Homme en trois morceaux et Accords perdus; la structure symétrique des vieux sages irriguant les générations autant dans Kimby et L'Afrique des rois que dans Ils ont tué le Vieux Blanc (1988) et Les Vèvès du créateur; le leitmotiv de l'anti-sexisme dans Renaître à Dendé et Le Mâle de l'espèce (1990); l'alternance des lieux africain et antillais, des temps nocturne et diurne; bref, le cumul de récurrences thématique, typologique et symbolique accouplé aux variations de la voix narrative (dans les nouvelles regroupées dans Le Mâle de l'espèce, par exemple) imposaient en toute logique la métaphore symbiotique du «passage» pour signifier ces rites évolutifs.

Rites de passage distingue donc une œuvre inscrite dans un registre universellement mythique. L'expérience humaine se marie du point d'origine (Pour Célébrer la terre) au point d'achèvement (Les Vèvès du créateur) avec l'antériorité tellurique, le profane et le sacré. La parole de l'écrivain puise dans «le langage des commencements» et fait fonction de signe abolissant toute distinction entre signifiant et signifié lorsqu'elle scande l'image-clé de l'aube rythmant l'élan vital: fluidité, glissement, gestation et maturation. Oeuvre rebelle à l'enfermement ethnologique ou idéologique, il en émane ouverture, mouvance et partage.

La «commande sociale», c'est-à-dire le thème de l'engagement socio-politique incontournable dans l'histoire des lettres haïtiennes depuis Jacques Roumain et l'école indigéniste, est ici revue et corrigée. Le souci du pays natal s'étend à un espace continental, sinon international et tiers-mondiste. Le personnage du paysan ou de l'ouvrier, «gouverneur de la rosée» ou «général soleil», selon l'iconographie de Jacques Roumain ou de Jacques-Stephen Alexis, ce héros libérateur est approfondi dans la typologie de l'Étranger de Roger Dorsinville.

L'être de l'ailleurs, de nulle part et de partout à la fois, met en relief liberté et disponibilité. Transmis par Cassel (Kimby), Cassan (Un Homme en trois morceaux), Martin (L'Afrique des rois), Aldo (Mourir pour Haïti), et Ousmane (Renaître à Dendé), ce diptyque de la solidarité paraît comme préface au redressement social ou collectif au sein duquel le personnage de l'Étranger joue un rôle de catalyseur. Celui-ci n'est pas un Messie ou un quelconque démiurge dont l'histoire d'Haïti est pleine de sa démesure (Christophe, Dessalines et même Toussaint). Il ne se place pas au-dessus des siens; il s'insère plutôt parmi eux, comme Ousmane, de retour dans son village natal qui entre «avec confiance au cœur de la danse» (122). Ce même Étranger se retrouve dans les romans qui suivent le retour d'exil de l'écrivain: le narrateur d'Accords perdus; Lodinski, le «Vieux Blanc»; et, bien sûr, le créateur des Vèvès du créateur.

Contrairement à Cassel, homme de Foi («aimer est la plus grande des lois» 189), Cassan, homme de Loi («Dans quelque direction que ce fût il y avait un ordre, et il fallait obéir» 92), Martin, homme de Parti («Opération-Salut» 43), et Ousmane, homme de Partage («Dans d'étranges villes, dans des campus d'écoles, ce compagnon des livres avait été curieux des hommes, cherchant les signes qui, après la défaite de l'ombre, disent à nouveau que des mères sont penchées sur des berceaux, que des hommes vont parler à d'autres hommes, que la détresse ou la joie va passer d'une fenêtre à une autre encore grise que l'aurore attend [Renaître à Dendé 109], l'Étranger d'Accords perdus, du Vieux Blanc et des Vèvès se découvre impuissant dans une «vallée des morts» (Accords perdus, 18), ou «percé à mort par un essaim de guêpes d'acier» (Vieux Blanc 203). Ou bien, il voit un «escadron de mort» (Vèvès 153) s'avancer vers lui. Entre le héros revenu d'exil, et porteur de «catéchisme» de Roumain et d'Alexis, et celui vaincu et prenant la route de l'exil des œuvres plus récentes d'Émile Ollivier (La Discorde aux cent voix, 1986) et de René Depestre (Hadriana dans tous mes rêves, 1988), celui de Roger Dorsinville unit viscéralement les contraires du déracinement et de l'appartenance.

Le vieil homme condamné des trois romans post-1986 obtient un tout autre relief à le rapprocher de sa face inverse dans l'œuvre antérieure où les Kéta, Kimby, Auntie et Martha sont actifs et fécondants. Comprise dans son plein développement, la symbolique de l'Étranger traduit un personnage double à la mi-temps des oppositions, tel le dieu romain Janus ou le dieu vaudou Legba, gardien des allées et venues, sécularisé ici dans le clivage de la balkanisation historique Afrique-Antilles. L'Étranger de Roger Dorsinville est donc un signe propitiatoire des commencements; la corrélation avec l'image de l'aube se fait évidente:

L'aube était présente dans Pour Célébrer la terre, et elle signifiait déjà naissance.... Reprise dans un contexte africain... l'aube représente une naissance à la vie concrète telle qu'éprouvée par l'homme. La naissance est alors une métaphore pour exprimer l'appréhension de l'ordre des choses; elle symbolise l'acte initiatique, le rite de passage à la vie d'homme rappelé à chaque lever du jour. (Postface à Marche arrière)

La mort annoncée du narrateur d'Accords perdus, ainsi que celle subie par Lodinski et celle revendiquée par le créateur des Vèvès, comporte une catharsis immanente au cycle vital des alternances: la mort précède une nouvelle naissance. Si dans Kimby la tradition est campée et acceptée par les vieux Kéta et Kimby, et, d'autre part, dans Un Homme en trois morceaux et L'Afrique des rois, elle est assumée et dépassée par Cassan et Auntie («Sa mort fait de votre vie pour elles un commandement.... elles vous souhaitent la vie», L'Afrique des rois 118), les romans qui suivent réaffirment la noblesse du sacrifice. La mort de l'Étranger, par conséquent, représente une constance dans la symbolique ainsi qu'un point d'aboutissement ou d'équilibre entre l'Afrique et les Antilles, la jeunesse et la vieillesse, l'innocence et l'expérience, et, certainement, la mort et la vie.

Roger Dorsinville fut un écrivain prolifique, pratiquant tous les genres littéraires, mariant œuvres d'imagination et travaux de réflexion. Polyvalente et polyforme, nationale et internationale, son œuvre appartient autant à son Haïti natale qu'à l'Afrique, sa terre d'exil et de «re-naissance». Elle reflète une vie marquée par les exigences et les aléas d'un engagement social dont il sortit victime plutôt que vainqueur au terme d'un long itinéraire. En politique, comme en littérature, il fit usage de la parole pour transformer la vie. De part et d'autre il laisse une foi, même mal éclairée à l'occasion, dans un rapport liant l'humain et son environnement dans l'échange et la solidarité.
– Max Dorsinville