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Religion et Éthique - Le scandale de la pédophilie par Céline Chadelat

Source: Lemondedesreligions.fr
Suite aux séries de révélations d'actes pédophiles dont se sont rendus responsables un certain nombre de prêtres dans différents pays, un consistoire extraordinaire à l'initiative de Benoît XVI a lieu ce vendredi 19 novembre, sur la réponse qu'il convient d'apporter à ces cas d'abus sexuels dont ont été victimes certains fidèles.

Le silence, c'est un crime, et je ne suis pas payé pour cela", lançait en 1984 l'avocat américain Jeff Anderson, défenseur depuis plus de trente ans des victimes d'actes pédophiles commis par des prêtres catholiques, à un avocat de l'Église proposant le retrait des plaintes contre un chèque d'un million de dollars. Le prix du silence.

Depuis, les révélations d'affaires d'abus sexuels sur des mineurs se sont multipliées, contraignant le souverain pontife à prendre des mesures inédites : reconnaissance de la responsabilité de l'Église lors d'un discours du 11 mai 2010, décision de poursuivre ces prêtres devant des tribunaux ecclésiastiques et de publier sur le site du Vatican la procédure à suivre pour les victimes d'actes pédophiles avérés, concertation des membres de l'Eglise, bien décidés à suivre ces cas dénoncés. A l'évidence, le Vatican a décidé de s'intéresser sérieusement à l'affaire.

"Peu de réponses convaincantes jusque-là"

Si le Saint-Siège manifeste un souci de rigueur pour remédier à cette crise interne, saura-t-il répondre à tous les questionnements qu'implique la pratique répétée d'actes pédophiles de la part d'un certain nombre de prêtres? Selon le philosophe Bertrand Vergely, jusqu'à présent, "nous n'avons pas eu à faire à des réponses convaincantes de l'Eglise catholique en la matière. Et malheureusement, tout donne à penser qu'une certaine stratégie d'évitement se perpétue. Pour vraiment aborder cette question, il importe, au-delà des poursuites judiciaires, de s'interroger sur les raisons profondes qui ont poussé les prêtres délinquants à de tels actes".

Bien que l'Eglise catholique aie déjà tenté de réflêchir à la question de la sexualité, bien des lacunes demeurent. Comme le souligne Bertrand Vergely, "il faut oser ouvrir les yeux, le christianisme a raté cette question en voulant absolument que l'humanité entière devienne sainte. L'Eglise a tendance à oublier que celle-ci est faite d'hommes et de femmes".

Et de pointer une "attitude purement juridique", qui induit sanctions et punitions mais qui laisse de côté l'enjeu théologique de la sexualité : "En revenant aux sources de la patristique, l'Eglise aurait pu penser la sexualité comme un don divin au sein de la Création, estime Bertrand Vergely. Elle aurait pu aider les hommes et les femmes à prendre conscience de ce qu'il y a de divin dans l'éros. En lieu et place de cela, elle n'a cessé de tenir un discours de diabolisation et de répression, ou un discours d'évangélisation et de sublimation."

Une perception manichéenne de la sexualité

Cette stratégie d'évitement est confirmée par Gilles Ferragu, professeur d'histoire contemporaine à l'université Paris-X Nanterre : "L'Eglise se considère comme un Etat : un clérical qui faute dépend de sa juridiction, les délits sont donc sanctionnés au plan ecclésiastique." Selon lui, Benoît XVI, en tant que gardien du dogme, ne reviendra pas sur les sujets touchant aux textes fondamentaux de l'Eglise : "Il condamne les actes commis et considère que tout a déjà été dit. Les conclusions de vendredi prochain seront avant tout politiques et stratégiques."

"Quand la sexualité n'est pas cataloguée et traquée comme vice, péché et perversion, déplore le philosophe Bertrand Vergely, elle n'a droit de citer que si elle est sublimée – la virginité et la procréation restant les buts souhaitables pour la femme. Tout se passe comme si le couple qui s'aime n'avait pas le droit d'exister. On peut donc se demander si cette infantilisation des adultes n'est pas à l'origine du trouble des prêtres pédophiles."

"Théologie de la pureté" et vocation universelle

Tout donnerait ainsi à penser que cette "théologie de la pureté" préfèrerait la sexualité infantile qu'ont ces prêtres avec des enfants, à une sexualité adulte entre hommes et femmes. "Posons nous la question avec courage, insiste Bertand Vergely : n'y a-t-il pas dans le christianisme une peur de l'hétérosexualité, de la jouissance, et une préférence inconsciente pour des formes de sexualité marginales, qui permettent d'éviter de penser et de vivre l'incarnation humaine?" Pourtant porteur d'une "vocation magnifique de l'humanité et de la sexualité", le christianisme ne devrait-il pas encourager les hommes à vivre la relation à Dieu "non pas sur le mode de la culpabilisation, du culte de la souffrance, mais bien du mystère de l'humanité comme fiancée de Dieu?", s'interroge le philosophe.


Tout à fait conscients du drame qui traverse actuellement la chrétienté, de nombreux dignitaires de l'Eglise œuvrent "avec humilité" pour que celle-ci puisse se réconcilier avec sa vocation universelle. "Si l'Eglise renoue avec une théologie créatrice de la sexualité, estime Bertrand Vergely, il y a de fortes chances pour que le symptôme pédophile disparaisse et ne soit plus qu'un mauvais souvenir."

Pour aller plus loin

- Bertrand Vergely, Retour de l'émerveillement (Albin Michel, 2010).
- Conférence des évêques de France, Lutter contre la pédophilie, repères pour les éducateurs (préface du cardinal André Vingt-Trois, Bayard, 2010).