C’est rare qu’on tombe sur des livres d’histoire qui sont aussi des lectures agréables. C’est que souvent, dans ces livres, il y a trop de faits, trop de noms, de dates et de chiffres, et pas assez d’histoire, justement.
Ginette Major, qui sait absolument tout et a lu tous les documents sur Napoléon Bonaparte, son époque, ses guerres et sa famille, a trouvé une façon originale d’éviter le piège des livres d’histoire: elle fréquente cette zone grise à la limite de l’histoire et de la littérature. Elle écrit une fiction rigoureusement documentée.
Napoléon Bonaparte vient d’être défait à Waterloo, en juin 1815. Il a 46 ans, et il sait que sa carrière politique est irrémédiablement terminée.
Dans la vraie histoire, Napoléon s’est rendu aux Anglais, espérant trouver refuge chez eux; les Anglais l’ont exilé à l’île Sainte-Hélène, où il mourut six ans plus tard.
Dans le livre de Ginette Major, cependant, Napoléon parvient à s’enfuir avec sa suite, passagers clandestins sur un voilier en partance pour New York.
À partir de là se déroule une histoire fascinante, où le véridique, le vraisemblable, le plausible et le fictif sont tissés serré, dans un récit à la fois prenant et instructif.
UN BOURGEOIS HEUREUX
Revenu de la guerre et des intrigues, Bonaparte est heureux aux États-Unis, où il vit comme un grand bourgeois. Il donne des fêtes dans la demeure qu’il s’est fait construire, pas loin de Philadelphie, pour l’importante colonie de Français qui a émigré en Amérique à la suite de sa défaite.
On suit les évènements en Europe à travers sa correspondance et les journaux de l’époque, qui lui arrivent avec deux mois de retard. Il s’intéresse à la terre, aux sciences et voyage beaucoup.
Fictive, cette histoire est cependant plausible. «Napoléon a effectivement songé à se réfugier en Amérique et, pendant une semaine, on a même cru qu’il était parvenu à s’enfuir», dit Ginette Major.
Le frère de Napoléon, Joseph, ex roi d’Espagne a, lui, vécu pendant 30 ans au New Jersey. En cette époque où la France et les États-Unis étaient les deux seules nations démocratiques, une importante filière française (généraux, ingénieurs, hommes de science) a créé un riche exode des cerveaux vers la jeune République américaine.
«Les Anglais ont même craint que les hommes de Napoléon mobilisent les Français de Louisiane et du Canada pour reconquérir le Canada», dit-elle.
Fascinant de regarder l’histoire sous cet angle.
Comme un Américain
Napoléon Bonaparte aurait été comme chez lui aux États-Unis, une république fondée sur l’égalité des hommes : après tout, l’Empereur fut lui-même le premier self-made-man d’Europe.
«Bonaparte est né à une époque où on ne pouvait pas gravir les échelons de la société. Pour atteindre l’élite, il fallait y être né, dit Ginette Major. Napoléon fut le premier à s’extraire du commun. Il est parti de rien et il a dirigé l’Europe.»
Cette success-story à l’américaine s’explique en partie par les circonstances. «La Révolution française avait décimé l’aristocratie, on manquait de cadres dans l’armée et cela a créé des opportunités pour des hommes comme lui.»
DES ADMIRATEURS
Napoléon avait des admirateurs aux États-Unis, et y aurait sans doute été bien reçu : «Il avait les qualités que les Américains aiment. C’est un homme qui a toujours récompensé le talent, le mérite, le travail, jamais la naissance. Son code civil était basé sur les mêmes principes que la Constitution américaine : l’égalité des droits.»